Zone Bouclée, Extrait

Zone Bouclée (Extrait)

 

Recroquevillé, tapi dans l'obscurité de son armoire, Eric faisait le décompte de ce qu'il aurait encore à accomplir. L'odeur du bois mal aéré avait le curieux effet de faciliter sa concentration. Depuis qu'il avait neuf ans, il avait appris ainsi à gérer le manque d'oxygène et à l'utiliser en sa faveur. Au fil des semaines, des mois, il avait réussi à contrôler son rythme respiratoire et à maîtriser les maux de tête, d'abord intolérables, et qui rapidement, loin de lui desservir, semblaient au contraire cadencer ses réflexions. Mais le cadavre, masse nauséabonde qui pourrissait au milieu de sa chambre, rompait à cet instant sa précieuse tranquillité. L'agitation le gagnait peu à peu. Tant d'efforts anéantis par cette vieille femme puante ! Il empoigna au hasard une chaussure laissée là et en frappa le talon contre son front. Six coups eurent raison de sa rage ; le sang, chaud, rassurant, l'apaisa quelque peu, le temps de trouver le courage de quitter sa tanière. S'il devait se défouler, ce serait elle qui en ferait les frais, pas lui. Lui n'avait rien demandé, lui ne dérangeait personne ! Du coude, il poussa l'un des battants et se laissa glisser hors du grand meuble en chêne verni. Il se redressa, paupières crispées, et tâtonna aveuglément jusqu'à atteindre la porte de la chambre. Ce n'est qu'une fois arrivé au bout du couloir, là où l'odeur n'avait pas encore imprégné les murs, qu'il rouvrit les yeux et inspira profondément. Du bout des doigts, il caressa le papier peint fleuri qui résistait à la souillure, éloignait l'emprise de la morte. Mais cela ne tiendrait plus longtemps. Eric devait s'en débarrasser. Son petit appartement ne comportait qu'une seule chambre. Et ce long couloir au bout duquel se dressait la porte d'entrée. Aucune arrivée d'eau. Ni cuisine, ni toilettes. Autrefois, il y avait bien eu une pièce supplémentaire, mais elle était condamnée à présent. Allait-il devoir en faire autant avec la chambre ? Serait-il capable de se contenter de ce boyau étroit, orné de lys, qui traversait l'endroit ? Oui, s'il le fallait. Il saisit une casquette qu'il vissa énergiquement sur son crâne et releva le col de sa chemise, puis sortit, le dos courbé d'indignation ; l'accoutrement adopté pour masquer le sang, qui tiraillait, en séchant, la peau de son visage, lui était insoutenable. Sur le palier, deux jeunes filles attendaient leur tour devant la salle d'eau que devaient se partager les habitants du sixième étage. Elles lancèrent à Eric un regard plein de dédain. Mais le sang, qui d'abord ne semblait pas les avoir intriguées, prêtait maintenant à d'inquiets chuchotements. Elles s'éloignèrent d'un pas vif, après avoir prévenu une troisième personne, qui occupait apparemment les sanitaires, qu'elles préféraient aller au café plutôt que d'attendre plus longtemps dans cet endroit lugubre. Les semelles frappèrent plus rapidement sur le lino, puis il n'y eut plus d'indice de la présence des jeunes filles. Eric dû patienter encore quelques minutes avant de pouvoir accéder à son tour à l'eau salvatrice qui le libèrerait des regards indiscrets. Le visage nettoyé, il rentra se changer, pressé de retirer cet abominable déguisement, et quitta l'immeuble.

Il était 18 heures et Tatiana n'était pas près d'arriver chez elle. Le soir était tombé bien vite. Elle avait la nuit en horreur et ne se sentait jamais en sécurité lorsqu'elle se trouvait encore dehors à cette heure, pas même lorsqu'elle était avec Hilda et Jean. Tatiana... un bien joli nom qu'elle s'était trouvé là. C'était un peu coquet, de changer de nom, mais bon, n'en avait-elle pas le droit après tout ? Ce nom, si vieux, si laid que lui avait donné ses parents... Marie-Pierre...
Tatiana... Ce prénom lui avait redonné un petit coup de jeune et avait même atténué ses angoisses. Qui le saurait ? À part Hilda bien entendu, mais son amie lui avait promis le secret. Aujourd'hui avait été une journée particulière ; elle était d'abord allé à la piscine, puis chez le coiffeur, et avait même fini par se laisser tenter par un soin du visage et du corps, avec massage et tout le tralala. Mais c'était tout à fait exceptionnel. Elle rougit à l'idée qu'elle avait pu faire ça pour un homme - bien trop jeune pour elle, par ailleurs. Mais cette façon qu'il avait de lui parler, de la regarder comme si elle était belle encore. Demain, elle allait passer la soirée chez lui, avec quelques amis - dont Hilda. Tatiana avait hâte d'y être. Mais ce soir, ce serait télévision et dodo.
Elle accéléra le pas ; quelqu'un la suivait. Depuis quelques minutes, déjà, elle avait ressenti une présence derrière elle, mais avait choisi de ne pas y prêter attention, trop coutumière qu'elle était de ce genre d'impression infondée. Pourtant cette fois, il y avait bien quelqu'un, et elle ne pouvait plus l'ignorer. Sans réfléchir, elle traversa la route en agitant le bras. Une voiture de patrouille s'arrêta à son niveau :
- Madame, vous rendez-vous compte que vous étiez sur le point de vous faire renverser ?
- Quelle chance, messieurs ; je suis suivie, on voulait m'agresser...
- Retournez sur le trottoir, nous allons nous garer.
- Mais...
Tatiana se retourna ; personne.
- Bien, dit-elle timidement avant de regagner le trottoir.
Elle leur fit le récit de sa courte aventure, et surprit l'ennui des deux policiers. Ils la prenaient sans doute pour une vieille dame sénile, comme ils devaient en rencontrer si souvent. Malgré sa gêne, elle accepta de se faire raccompagner. Durant le trajet, les deux hommes eurent l'air d'avoir totalement oublié son histoire, et même sa présence. Ils étaient bien loin de l'image qu'elle avait nourrie des forces de l'ordre. Mais au moins n'allait-elle pas rentrer seule. Il lui faudrait du temps pour ravaler sa honte, sentiment trop familier. Longtemps encore elle baisserait les yeux en croisant la police. Elle soupira et tenta de se faire toute petite à l'arrière de la voiture. Hilda se moquerait sûrement d'elle. « Tu te fais trop de soucis, ma pauvre Tatiana, trop de soucis », lui dira-t-elle une fois encore.

Les femmes le regardaient avec une certaine admiration. Il était digne, raffiné, bel homme. Il aimait l'image qu'il leur renvoyait. Il y avait d'ailleurs longtemps travaillé. A la boulangerie, il avait croisé Hilda, mais avait fait mine de ne pas la voir - non qu'il ne l'appréciait pas, mais cette femme était si bavarde, et lui ne voulait pas s'attarder. Il avait d'ailleurs fait demi-tour devant les présentoirs, quasi vide à 19 heures, mais elle l'avait agrippé par le bas de son veston.
- Monsieur Benjamin ? Quelle bonne surprise.
- Je vous en prie, Hilda, Benjamin. Que faites-vous dehors à cette heure ? Envie d'une petite gourmandise, vous aussi ?
De l'extérieur, la boulangerie semblait se dresser parmi les pavillons, si froids, comme une hôte chaleureuse au milieu du tumulte chimérique qu'inspire trop souvent les soirs d'hiver. Seule éclairée à cette heure, son rayonnement jaune réchauffait les cœurs et criait aux passants de bien vouloir se donner la peine... Même Benjamin, peu adepte de ce genre de cliché, s'était senti comme attiré par ce lieu bienveillant, seul ami, dans cette nuit froide, du passant solitaire. S'il avait pu parler librement, il aurait clamé qu'elle avait tout de rebutant, commercial en tout point. Mais ce soir, la boulangerie était encore le seul signe humain qui aurait pu lui assurer un semblant de tranquillité ; même s'il haïssait le tableau qu'elle offrait, elle était là. Elle.
- Oh, non, non, mais j'ai omis d'acheter ma baguette ce matin, et vous connaissez Jean... Pas de pain, pas de repas. C'est lui qui me répète ça sans arrêt. Au fond, cela m'amuse une peu, ce côté capricieux. Mais tout de même, envoyer sa femme, à une heure pareille, et alors que je préparais le dîner.
- Ma pauvre Hilda, vous êtes bien complaisante. Toujours d'accord pour demain soir ?
- Bien entendu.
Ils se séparèrent après une poignée de mains amicale. Hilda le regarda s'éloigner, notant sans y prêter gare qu'il n'avait rien acheté. Mais ce qui retint par contre toute son attention, ce fut ce geste, ce geste appuyé qu'il fit juste avant de disparaître à l'angle de la boulangerie ; il s'était essuyé la main contre la jambe de son pantalon, cette main qu'il venait justement de lui tendre. Elle eut un pincement au cœur, mais la vendeuse, impatientée, eut vite fait de lui faire oublier cette histoire. Un geste machinal, sans doute, conclut-elle avant de passer commande.
Hilda était une brave femme. Du genre de celle que l'on décrit lorsque l'on veut évoquer l'époque où les gens savaient se laisser vivre. Aimable et rigolote. Ni plus ni moins.
Elle serra contre elle la baguette, comme pour la protéger du vent qui venait de se lever et trottina jusqu'au trottoir d'en face. Puis elle marcha d'un pas plus lent, pour saisir quelques bribes de conversation. On parlait du temps qui se refroidissait à une allure inquiétante, de la nuit qui tombait de plus en plus vite, et de ces femmes qui avaient disparu de façon tout à fait étrange. Hilda fut prise d'un frisson ; ces femmes n'avaient-elles justement pas son âge ? Quel genre de personne pouvait vouloir s'en prendre à des personnes âgées ? Et est-ce qu'il les violait ? S'en prenait-il seulement à leur argent ? Les gens avaient souvent tendance à s'imaginer que les personnes d'un certain âge gardaient, cachées quelque part, des sommes très importantes... Quelle idée ridicule ! Cette pauvre Tatiana devait être terrifiée par tout ça. Elle lui parlerait, la rassurerait. Ce n'était sûrement rien ; il peut arriver des tas de choses à des femmes de cet âge, sans que ce soit l'œuvre d'un tiers.
Lorsqu'elle ouvrit la porte d'entrée la première chose qu'elle aperçut fut Jean, debout, mains sur les hanches, le pied droit battant la cadence de son impatience :
- Non, mais tu as vu l'heure ? Tu as croisé Tatiana ou quoi ?
-Tatiana ? Quelle idée, à cette heure ! Mais j'ai bien rencontré quelqu'un. Seulement, je n'accepterais de répondre à ton indignation que lorsque tu sauras m'expliquer pourquoi c'est moi, et non toi, qui suis allée chercher le pain, à une heure pareille, et par les temps qui courent !
Voilà, elle lui avait cloué le bec.
Lorsqu'ils passèrent à table, elle lui parla tout de même de sa rencontre avec Benjamin.
- Pourquoi penses-tu qu'il nous invite ? demanda-t-elle, le regard perdu dans ses pensées.
- Parce qu'il aime bien notre compagnie, pardi.
- Tu crois ? ajouta-elle, machinalement
Mais elle n'écouta pas sa réponse.
Elle ne lui parla pas du geste qu'avait eu Benjamin en quittant la boulangerie.
Jean, lui, continuait sur sa lancée, assurant qu'ils étaient des gens bien et qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce que d'autres aient envie de les recevoir.
Pourtant, Hilda savait que Benjamin organisait bon nombre de dîners auxquels ils n'étaient pas conviés, pas plus que Tatiana.

Eric n'aimait pas ôter la vie. Cela le dégoutait, touché le sang d'un autre, lire la terreur dans le regard, supporter les supplications, et, surtout, trouver un moyen de se débarrasser du corps. Voilà l'étape qu'il n'avait pas encore réussi à franchir. La première fois, il n'avait trouvé d'autre solution que de condamner la pièce où gisait la morte. Qu'allait-il faire de la deuxième ? Et des autres ? Car il était loin d'avoir accompli son but.
Il avait déjà repéré sa prochaine « victime ». Selon lui, le mot était très mal choisi. Mais c'est ainsi que l'autre les nommait. L'autre, celui qui lui donnait les indications, le guidait dans ses choix. Il n'allait pas tardé à le joindre d'ailleurs...
L'autre n'avait rien à voir avec lui. A première vue, on aurait pu imaginer le contraire, mais c'était une grossière erreur.
Eric résistait violemment au besoin de se réfugier dans son armoire. Il voulait tout arrêter, bien qu'il sache parfaitement à quel point il était important de continuer. Surtout à ce stade. Mais rentrer dans la chambre...
Il prit le journal de la veille, qu'il n'avait pas encore lu, et se rendit droit à la page des faits divers : un homme, quelconque, ni riche, ni politiquement impliqué, un homme, tout simplement, avait été empoisonné, sans raison apparente. On soupçonnait un membre de la famille qui, par jalousie peut-être, aurait mit fin aux jours de son parent ; l'empoisonné était sur le point de monter sa petite affaire. Il jeta le journal hors de sa vue, d'un geste scandalisé. Demain, il lui faudrait agir, une fois encore, comme le lui avait demandé l'autre. L'autre ignorait toujours qu'il n'avait pas trouvé moyen de se débarrasser des deux premiers corps. Ces corps sales le hantaient, le détruisaient réellement. Ces corps n'étaient pas des humains, ils n'étaient pas des semblables. Eux étaient différents. Des sales masses puantes. Rien d'autre. Elles devaient mourir, c'était nécessaire. Plus que nécessaire, utile ! Et mortes, elles l'étaient.
Maintenant, attendre. L'odeur se répandait, atteignant cette fois le couloir. Mais Eric avait une petite idée de ce qu'il ferait du corps cette fois. Il n'avait plus choix de toute façon. Mais il fallait encore attendre. Ce soir il dormirait au motel. Là, il attendrait.
Si elles devaient mourir, c'était parce que l'autre l'exigeait. C'était à ce seul prix qu'Eric serait libre à nouveau. Ces femmes n'avaient pas d'importance à ses yeux. Elles ne pouvaient pas en avoir, car elles étaient la raison de son malheur. Si elles se laissaient faire, ou mieux, si elles se décidaient à mourir, d'elles-mêmes, alors il retrouverait ce qu'il avait perdu. Mais pour le moment il devait tuer, car cela n'avançait pas assez vite, autrement. Tuer ne lui plaisait pas, loin de là. Mais il était plus important pour lui d'obéir.
Il se prépara à sortir pour rejoindre le motel, réfléchissant à la façon dont allait se passer la soirée du lendemain. Elle s'appelait Tatiana. Ce prénom ne lui allait pas du tout. Elle était trop vieille, trop flétrie pour porter un pareil nom. Trop flétrie... Eric en était venu à haïr les personnes âgées ; il en était écœuré. Il y avait d'ailleurs travaillé ; les choses étaient plus simples ainsi. De toute façon, il avait toujours eu la laideur en horreur.

Elodie Leteissier

 

 

 

 

 

 

 

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Commentaires (1)

1. McCoy 16/09/2010

Bonjour ^^

Cet extrait est très bien choisi.
"Zone bouclée" m'a l'air vraiment bien ;)
Merci de le faire connaitre

Amitiées:63:

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