Privilèges

Privilèges

 

Il m'arrive parfois de songer à tous ceux

Qui moururent silencieux sur l'échafaud poisseux,

En ces années troublées et révolutionnaires

Oubliées par un roi qu'on disait débonnaire.

 

Ces têtes qui roulèrent dans un panier d'osier

Dont le bois nourrira les flammes d'un brasier,

Furent celles des mépriseurs de l’horrible souffrance

De trop de malheureux vivant sans espérance

 

Qui justifiant ainsi leur désir de vengeance,

Sourirent au trépas d'une funeste engeance

Condamnée à la mort parce qu'elle était née

De parents insouciants socialement damnés.

 

Le sang qui s'écoulait des corps décapités,

Retirait aux remords toute velléité.

Il brillait de l'éclat qu'on souhaite à la justice

Que d'aucuns cependant avaient rendu factice.

 

Les tyrans abattus, l'homme pouvait renaître

Et sourire à sa vie dont il serait le maître.

Les élus proclamés, qui pouvait en douter,

Seraient les pourfendeurs d'un passé redouté.

 

Mettant fin sans émoi à un absolutisme

Qui condamnait les hommes soumis au despotisme,

Le discours reconnu fut celui des héros

Qui, à leur tour, souffrirent de ces maux viscéraux

 

Que le pouvoir transmet à ses fidèles adeptes,

Nombreux à ne pas craindre de devenir ineptes

Et dont le goût marqué pour la postérité

Affaiblit le devoir dont ils ont hérité.

 

Deux siècles sont passés depuis ces temps d'espoir

Générateurs d’idées ayant marqué l’Histoire

Et qui interdisaient à tous les malveillants

Des rêves nostalgiques apparus en veillant.

 

Le roi et ses amis, morts il y a temps d’années,

Leurs bourreaux à leur tour très vite condamnés,

Qu’avons-nous fait pour jouir du bonheur annoncé

Par les initiateurs d’un renouveau froissé.

 

Les progrès constatés pendant vingt décennies

N’ont pas eu la grandeur que l’on prête aux génies

Et le peuple pour qui fut transformé le monde

Intègre, fut trahi, par des règles immondes.

 

La fin des privilèges comme ultime recours,

Légitime exigence nourrissant les discours,

A-t-elle encore le sens donné par les aînés

Qui voulaient libérer tant de vies enchaînées.

 

La morale souillée par de nombreux nantis

Qui méprisent un passé qu’ils croient anéanti

Et associent talent et lien de parenté

Fait oublier la honte qui devrait les hanter.

 

L’honneur défiguré par un peuple endormi

Qui adore des idoles semblables à des fourmis,

Est une offense aux morts amoureux d’idéaux

Dont la conscience vit attentive aux fléaux.

 

L’ombre est riche des lumières encore dissimulées

Que le temps cessera un jour de juguler

Pour redonner aux hommes l’attrait d’une grandeur

Qui n’a jamais cessé d’exister dans leur cœur.

 

 Gérard Derivière, poète du site Côté curieux

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