Jamor, nouvelle

 

Jamor

 

     Cétait enfin l'heure du retour. Ce mois de solitude, passé à des millions de kilomètres de la Terre, approchait de son terme. Certes l'importance du travail qui lui avait été confié était telle que les nuages de l'ennui n'avaient jamais obscurci l'esprit de Jamor; néanmoins, les discussions qu'il avait régulièrement avec Karal, l'ordinateur, manquaient par trop de spontanéité. Puis il y avait Silar, sa femme, à laquelle il pensait fréquemment.

     Jamor apprécia l'élégance de Karal dans le choix de la désormais traditionnelle musique qui accompagnait son réveil; la mélodie ne se situait pas à un niveau musical très élévé, mais elle avait l'avantage d'avoir été proposée par Silar peu de temps avant le départ du Solar géant. Le petit déjeuner, ce matin, était presque appétissant et il suffisait de libérer son imagination pour donner un attrait à son excessive simplicité. C'est en quittant son bain que Jamor succomba à un premier accès d'orgueil, au demeurant fort légitime; il était difficile de demeurer humble lorsqu'on venait de sauver l'humanité tout entière, de préserver la vie de plusieurs milliards d'individus.

     Jamor, et peut-être aussi quelques savants -mais avaient-ils pris le moindre risque?- venaient de stopper la lente agonie du Soleil. Désormais, car la mission -c'était maintenant une certitude- était accomplie, les planètes du système solaire, et notamment la Terre, étaient hors de danger. Notre étoile familière possédait à nouveau en son centre les atomes d'hydrogène nécessaires et suffisants pour prolonger sa vie de plusieurs milliards d'années.

     9h00. Le signal d'appel en provenance de la Terre le tira de ses réflexions. La transmission, très mauvaise depuis plus d'une semaine, était cette fois encore excécrable. Les phrases étaient de plus en plus incompréhensibles. Depuis l'avant-veille, elles étaient même réduites à de simples mots entrecoupés de blancs dont la durée allait en augmentant. Aujourd'hui, il ne parvint à saisir que trois mots: "retour... prêts... attente..." Dans son message confirmant le succès de sa mission et son arrivée prochaine sur terre, Jamor n'omit pas de rappeler la piètre qualité des échanges, sans pour autant porter un intérêt particulier à cette situation, secondaire, il est vrai, à bord d'un vaisseau tel que le Solar. Depuis longtemps déjà, en effet, les contacts permanents avec la base de départ avaient été abandonnés et seule l'importance de la mission avait nécessité la reprise de ce vieux procédé.

     En effectuant les manoeuvres destinées à arracher son appareil à l'attraction solaire, Jamor ne put s'empêcher de songer à la fièvre qui avait gagné la population terrestre lors de l'annonce officielle du vieillissement précoce du Soleil; les tremblements de terre, raz-de-marée et autres cataclysmes qui  violentaient la planète, la recrudescence de la criminalité, la multiplication des vols avaient ainsi trouvé une explication puisque le monde scientifique avait admis l'influence primordiale de l'astre rayonnant, tant sur les phénomènes planétaires que sur les comportements humains. Désormais, les taches solaires, dont chacun s'accordait à reconnaître un rôle néfaste essentiel, n'augmenteraient plus; elles reprendraient même leur dimension initiale, ne représentant ainsi plus le moindre danger.

     L'aura merveilleusement bleue qui enveloppe la Terre se détachait dans l'univers quand retentit à nouveau le signal d'appel: "... retour... eau..." Oui, Jamor poursuivait bien son retour et il n'avait pas oublié que le Solar se poserait sur le lac Rédon, où l'attendaient les représentants de toutes les nations. Décidément cette communication avait été bien inutile et l'interlocuteur avait semblé avoir eu toutes les peines du monde à exprimer les deux seuls mots que le vaisseau était parvenu à capter.

     Jamor s'accorda un sourire en se remémorant les propos fantaisistes de M. Durly, ce curieux chercheur qui prétendait, quelques mois plus tôt,  que l'homme avait atteint un degré de civilisation maximum et qu'une phase descendante particulièrement rapide était d'ores et déjà déclenchée. Certes, s'était dit Jamor, des catastrophes naturelles secouaient le monde, certes la violence était partout présente, mais les vrais savants connaissaient la cause solaire de ces phénomènes. Néanmoins, en ignorant les causes techniques des incidents de transmission, un esprit imaginatif aurait pu trouver une nouvelle preuve aux affirmations de Durly, ce dernier n'avait-il pas prédit une diminution progressive des facultés d'expression qui aboutirait à un mutisme annonciateur de bouleversements profonds sur la personne humaine? Jamor se demanda s'il ferait part de ses pensées aux journalistes. Mais cela aurait pour conséquence d'accorder à Durly une importance qu'il ne méritait pas... A moins qu'un chroniqueur adroit ne reprenne ses propos pour mettre en évidence le rôle des coïncidences qui ne devaient en aucune façon modifier la démarche scientifique.

     Le Solar glissait désormais sur les eaux calmes du lac Rédon. Avec une impatience légitime, Jamor attendait que l'immense vaisseau spatial se stabilise pour ouvrir le sas qui le séparait encore de ceux qui allaient  le rejoindre. Il était temps à présent d'ouvrir la lourde porte. Le spectacle qui s'offrit aux yeux du voyageur de l'espace fut une gigantesque étendue liquide. Jamor songea immédiatement aux récents cataclysmes pour expliquer l'étonnante augmentation de la superficie du lac. Au loin, un brouillard intense lui interdisait de distinguer les berges éventuelles. Une chaîne de montagnes, totalement inconnue, témoignant des bouleversements de l'écorce terrestre, laissaient apparaître quelques pics enneigés; décidément, des événements considérables avaient eu lieu pour donner un tel caractère de désolation à cet endroit autrefois enchanteur.

     A cet instant seulement, Jamor prit conscience de sa solitude; personne n'était là pour l'accueillir... Une angoisse profonde le submergea sans qu'il puisse réprimer pour autant une forte envie de se gratter au niveau de la colonne vertébrale... Autour du Solar, des poissons énormes pourvus de mâchoires qui ne pouvaient laisser subsister le moindre doute quant à leurs intentions, tournaient lentement. La plupart d'entre eux n'étaient pas sans rappeler cette espèce aquatique célèbre qui constituait, disait-on il y a tant d'années, le point de départ de l'espèce humaine.

     La dernière pensée de Jamor fut pour M. Durly; sans doute les autorités avaient-elles agi avec légerté en l'enfermant dans cet asile psychiatrique. Comment appelait-il sa théorie? ... La théorie de la régression! Oui, les autorités avaient agi trop rapidemment.

     Alors Jamor comprit... Pourtant, ce n'est que lorsque sa respiration devint particulièrement difficile et que sa nageoire dorsale déchira sa combinaison qu'il plongea rejoindre les siens.

 

G.L

 

 

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Commentaires (1)

1. claude gaudier 18/10/2010

A la fois drôle et inquiétant, j'aime beaucoup!

La petite recharge hydrogène pour le soleil, il fallait y penser :)

Mais de vous à moi, quel con ce Jamor! A sa place je ne me serais jamais posé sur ce lac pourri ;)

Je repasserais de temps à autre, voir si vous avez déposé une nouvelle nouvelle...

Claude



Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau

Créer un site gratuit avec e-monsite.com - Signaler un contenu illicite