C'est comme je vous dis

 Nous vous proposons un extrait de roman.

C'est comme je vous dis

     Je vais bientôt quitter ce monde et rejoindre les miens. Alors avant ça, je tiens à me confesser. Je sais pas bien si le bon dieu existe, mais enfin, ça peut pas faire de mal. Forcément, je vais devoir remuer le passé, et le passé c'est pas toujours très gai, mais de toute façon les souvenirs sont là et je vis avec, tous les jours que dieu fait. Enfin, je dis « dieu », mais je sais pas bien s'il existe. Faut que vous sachiez que je suis pas fière de moi ; je sais que je ne suis pas une bonne personne, mais je ne regrette rien, parce que c'est pas tout de ma faute. La vie c'est pas toujours de la tarte, et parfois on fait pas ce qu'on veut.
     Si je me confesse, c'est pas pour qu'on me pardonne. Seulement je tiens pas à partir avec tous ces secrets. Je serai plus légère si je les laisse ici, et comme ça je monterai plus vite rejoindre maman.
     Je suis vieille et je suis plus bonne à rien. On veut que je débarrasse le plancher et moi j'aime pas déranger, alors quand j'aurai fini de me confesser, j'irai m'allonger, je fermerai les yeux et j'attendrai. Je laisse tout à mon fils. Et tant pis si sa femme en profite aussi, je ne m'occupe pas de ces histoires, moi. Qu'est-ce que je ferais de tout ça une fois morte ? Rien. Je peux pas la gober l'autre garce, mais je veux pas m'occuper de ces histoires. Tant mieux si mes affaires et mon argent lui servent. Peut-être que le bon dieu sera plus clément si je me montre généreuse. S'il existe.
     Vous savez, moi, je viens d'une famille qui s'est toujours montré généreuse envers les autres, même quand on n'avait rien, même quand on était sans le sou. On aidait comme on pouvait, pourvu qu'on aide. Papa avait un gros cœur. Il s'est toujours sacrifié pour nous. Mais moi j'étais déjà mauvaise à cet âge-là. Parce que la vie elle était pas facile pour nous, alors ça m'a rendu envieuse. Un jour de 1936, j'ai jeté de la boue sur la robe d'une camarade de classe. Comme ça, pour rien. Enfin non, pas pour rien. Faut dire qu'elle m'enquiquinait la rosse. J'avais sept ans et c'était le lendemain de noël. Elle est venue devant chez nous et elle m'a montré sa poupée et son landau. Et elle s'est moquée de moi, parce que je n'avais reçu qu'une orange comme cadeau. J'avais sept ans, comme je vous disais, et vous savez comment sont les gosses... Alors je suis rentrée chez moi en courant, et j'ai pleuré. Mon père s'est approché de moi, et il m'a tendu l'orange. « Et elle, elle en a eu une belle orange comme ça ? » qu'il m'a demandé en souriant. J'ai souri à mon tour. On pouvait pas faire autrement devant un sourire comme le sien. J'ai pris le fruit et je suis retournée dehors. Mais la rosse, elle avait pas bougé. Quand elle m'a vue, elle s'est précipitée chez elle, avec toutes ses petites affaires. Sur le moment j'ai pensé qu'elle était jalouse de moi. Mais elle est très vite revenue. Et vous devinez pas ce qu'elle avait dans les mains ? Une orange ! Et bien plus jolie que la mienne. Pensez qu'elle l'aurait mangé ? Oh, non ! Elle l'a rapidement épluchée, d'un geste habitué, et l'a jetée au sol, dans une flaque. « Des oranges, je peux en avoir quand je veux, moi », voila ce qu'elle m'a dit avant de s'en aller en trottinant.
     Aucun sourire n'a pu me consoler après ça, du moins jusqu'à ce que je lui jette de la boue dessus quelques jours plus tard. Maman m'a bien corrigée pour cet épisode. Elle m'a expliqué qu'il fallait pas rentrer dans ces histoires, parce que les jaunes ils en valaient pas la peine. Les jaunes c'était les non grévistes. Son père à elle, à la fillette, il était contremaître, alors que papa il était ouvrier. Il s'est battu pour ses idées mon père, et on l'a mis à la porte pour ça. Mais il s'est pas laissé abattre. Fallait qu'on mange, malgré tout, alors il allait cueillir les pissenlits dans le champ d'à côté. Et il a jamais voulu qu'on l'aide. Vous savez, les pissenlits du champ c'est pas comme ceux qu'on cultive dans les jardins, c'est tout dur. Mais on se plaignait pas. Des choses pas bonnes, j'aime mieux vous dire qu'on en a mangé. Les jeunes d'aujourd'hui, ils en voudraient pas. Enfin, c'est surtout papa qui a mangé des cochonneries. Il nous a raconté, à mes frères et moi, que pendant la première guerre, quand il était dans les tranchées, il avait avalé des souris et des rats, vous vous rendez compte ? Je suis pas difficile, ça non, mais j'aurais jamais touché à ces bestioles.
     Pendant la deuxième guerre, vous savez, celle où que les boches ils nous ont envahis? Eh bien, pour survivre, ma mère, elle allait glaner le blé. Elle faisait moudre le grain pour en faire du pain. Il était fameux son pain. On croyait manger des gâteaux tellement qu'il était bon son pain, ça vous pouvez me croire. A la même époque, les mômes de mon âge ils avaient un jour de congé. Sauf que c'était pas vraiment des vacances ! Les Allemands, ils nous envoyaient sur les champs de patates, et pas pour qu'on se régale ! Non, eux, ce qu'ils voulaient, c'est qu'on ramasse les doryphores. On était bien forcés de faire ce qu'on nous demandait. Mais vous savez, c'était pas si terrible ; des fois, on rigolait bien. C'est pas comme aujourd'hui, on savait s'amuser dans le temps, et avec pas grand-chose. Les doryphores, on en gardait quelques uns, et on leur faisait faire la course après qu'on avait fini notre travail. Voyez que même quand tout semble aller mal, on trouve toujours le moyen de rendre la vie un peu plus gaie. Enfin, je dis ça, mais ça n'a pas toujours été le cas. J'ai dit que j'allais me confesser, alors je vais le faire, mais d'abord, faut que je vous raconte.
     Notre maison, elle était pas bien grande. On avait bien des cabinets, mais ils étaient dans une petite cour. J'aime mieux vous dire que quand il faisait nuit et que je voulais aller au petit coin, je faisais pas la fière. On accédait à la cour par la cuisine. Je restais longtemps dans l'encadrement de la porte, à guetter voir s'il n'y avait pas une bête curieuse, un genre de monstre qui aurait pu m'attraper les guibolles au passage. Parce que la cour, elle était pas éclairée. Quand vraiment l'envie devenait trop pressante, je prenais mon élan, et je fonçais tout droit vers les waters. Je faisais ce que j'avais à faire le plus vite possible, je renversais l'eau de la bassine dans la cuvette - parce que quoi qu'il arrive, je nettoie derrière moi, ça vous pouvez me croire - et je regagnais la cuisine en courant. Vous vous dites sûrement que j'étais pas maligne, que j'aurais dû utiliser des bougies. C'est pas qu'on en manquait, ça non, mais c'est que mes frères, ils les cachaient. Ils me regardaient faire, la nuit, depuis une petite fenêtre, et ils riaient beaucoup de me voir courir comme ça. J'avais beau tout raconter à mes parents le lendemain, ça recommençait chaque fois la même chose. Mes frères, ils disaient que c'étaient des histoires, que les bougies, ils n'y avaient pas touché. Alors maman, elle allait voir dans la commode, et les bougies, elles étaient à leur place. Elle se tournait vers moi, mains sur les hanches, et elle secouait doucement la tête en disant « tu es une gourde ma fille, va pas falloir qu'on te trouve un mari, on s'en voudrait pour lui ». Mais elle disait pas ça méchamment. Elle n'était pas méchante, ma mère. Comme je vous disais, je viens d'une famille de braves gens. Mon frère aîné, la mort l'a emporté. Pas même le temps de faire la guerre. Papa et maman, ils ont été très malheureux. Il avait choppé une saleté, la tuberculose, et les toubibs, ils ont jamais pu nous le guérir. Moi, j'aime pas les toubibs. Sont bons qu'à prendre l'argent des autres. Ils sont comme les jaunes, eux. Mais j'aime pas bien parler de politique ; j'entends des choses qui me font mal, vous savez. Mon fils, il parle, il parle. Mais il n'a pas connu les temps difficiles, lui. Quand je pense à mon père qui s'est battu pour les congés payés... Ça, il en profite bien, Jean-Pierre (Jean-Pierre, c'est mon fils), mais il crache quand même sur les ouvriers. C'est pas un mauvais garçon, mais il n'a pas de valeurs. L'autre jour, il y a sa femme, Martine, qui nous a foutu un reste de poisson à la poubelle. Il en restait tout une assiette. Il n'était pas mauvais, le poisson, mais je l'avais fait cuire la veille. Elle, elle a dit qu'on n'allait pas le garder, qu'avec l'argent qu'ils gagnaient, ils pouvaient quand même manger des produits frais. Je ne suis pas une personne sale, mais je peux vous dire que le poisson, je suis allée le rechercher dans la poubelle, et je l'ai donné à manger à mon chat. Il ne fait pas d'histoire, lui, au moins. Une gentille bête que j'ai là. Et pas difficile. Et puis je voudrais pas dire, mais la Martine, comme produit frais, on fait mieux. Bah oui, je suis comme ça moi, je dis ce que je pense. Quand on me cherche, on me trouve, parce que j'ai du sang corse dans les veines. Oh, je le dis pas devant elle, ça non, parce que j'aime pas les histoires, mais un jour qu'elle m'énervera de trop, je peux pas vous promettre que je vais garder mon calme. Vous vous dites que je suis sotte, que je ne serais plus là une fois que je me serai confessée, et qu'alors, ce jour, il n'arrivera pas. Bah, vous avez raison. C'est que je m'emporte quand je pense à ma belle-fille, et j'oublie de penser à raisonner.
     Un jour que c'était déjà la guerre, papa a ramené un petit bonhomme à la maison. Il était tout mignon dans son beau costume gris. Mon frère il m'a dit tout bas que c'était un juif. J'ai haussé les épaules pour lui montrer que je m'en fichais, parce que faut dire que « juif », je ne voyais pas bien ce que ça voulait dire. J'étais devenue une bien jolie fille, mais j'étais pas très futée. Papa a dit qu'il fallait en parler à personne, que c'était très important, et que s'il nous prenait à en parler à quelqu'un, ça irait très mal pour nous. Puis il a sorti une bouteille de vin, couverte de poussière, et il nous en a servi à tous. J'en avais jamais bu avant ce jour, mais mon père il a dit que c'était peut être la dernière fois qu'on en aurait l'occasion et qu'exceptionnellement on avait le droit d'y goûter. Plus personne n'a parlé pendant plusieurs minutes. J'ai regardé mes parents. Ils avaient l'air très malheureux. J'ai eu envie de pleurer. Papa a dû le remarquer, parce qu'il a posé sa main sur ma tête et il a souri. Je me suis tout de suite sentie plus calme. J'ai posé le regard sur le petit bonhomme en gris et j'ai vu que des larmes tombaient le long de ses joues. Maman s'est levée et l'a pris par la main. Il l'a suivie sans protester. Ils sont descendus au sous-sol et je ne les ai plus revus jusqu'au lendemain. J'ai entendu mon frère taper du pied, à côté de moi. Deux jours plus tard, ou peut-être trois, je ne sais plus bien, j'ai quand même parlé du petit garçon à mon amie Simone. Je savais bien qu'elle garderait le secret. Mais cette grande gourde s'est emportée. « Mais, Marie-Louise, vous êtes complètement fous, qu'elle a dit, les boches vont vous descendre. Les juifs, il ne faut pas les ramener chez soi, sinon, on vous tue. Il doit partir, ou bien tu finiras orpheline. Ecoute bien ce que je te dis, sinon tu peux dire adieu à tes parents. » « Et pourquoi il l'aurait ramené, alors, mon père, si c'était mal, tu peux me dire ? » je lui ai demandé. « Trop bon, trop con » qu'elle a répondu.
     Quand je suis rentrée chez moi, j'ai tout raconté à mon frère Pierre, parce qu'il était pas idiot, lui, alors il saurait me dire si c'était vrai. « Pour sûr ! Il a dit. Mais je vais nous en débarrasser de ce mioche, et pas plus tard que maintenant. Seulement, faudra rien dire aux parents, parce qu'ils comprendraient pas. » Mais on n'a pas pu. Quand on est descendu au sous-sol, là où maman avait aménagé un petit coin pour l'enfant, le juif était déjà plus là. J'ai couru voir maman. « Ne t'inquiète pas, il est en à l'abri chez des amis à sa famille » qu'elle a répondu, avant de m'envoyer nettoyer la vaisselle. J'étais soulagée que cette histoire soit terminée, mais déçue de n'y être pour rien. J'aurais tellement aimé avoir rendu un grand service à ma famille en le chassant de la maison. Maintenant, je suis comme vous bien sûr, avec tout ce qu'on a pu apprendre par la suite, et je sais que je suis passée à deux doigts d'une action impardonnable, mais sur le moment, j'ai vu les choses bien autrement. Faudra pas parler de cette histoire à mon fils, parce que le juifs, je peux vous dire qu'ils les aiment. Je ne dis pas que je ne les aime pas, mais enfin, lui, il les aime. C'est comme les toubibs d'ailleurs ; il les adore. Je peux pas les voir, moi, tous ces docteurs. Des charlatans !
     Puis, je vous ai pas parlé de ma petite fille. Julie, son nom. Elle est mauvaise, mais alors, qu'est-ce qu'elle est mauvaise. C'est bien la fille à sa mère ! Au point que je me demande encore pourquoi ils lui ont pas donné le même prénom. Peut-être qu'ils n'y ont pas pensé sur le coup, et puis qu'après ils se sont dit que c'était trop tard. Dès que son père est pas là, elle en profite pour me faire suer. Elle est grande, pas comme moi. Sûrement qu'elle dépasse le mètre soixante, mais elle me faire pas peur. Sa mère, elle n'a pas su l'éduquer, et maintenant c'est trop tard ; c'est qu'elle a bientôt trente ans la gamine, avec un mari, et tout. Elle est enceinte en ce moment, mais je ne le connaitrai jamais le petit. Elle se dresse devant moi, et elle me tient tête. Je lui dis que les verres, il faut pas les poser à même le bois, sinon ça fait des traces. Elle dit que je les ennuie avec mes manies, que le bois d'aujourd'hui il est plus résistant, mieux protégé. Elle se foutrait pas de moi, un peu ? Non, mais, qu'est-ce qu'elle veut me faire croire ? Que les arbres qui poussent ils sont modernes ? Elle me prend vraiment pour une cloche. Son mari, il est bien gentil. C'est un arabe. Mais il est poli. Et puis il fait pas d'histoire pour la nourriture ; il mange de tout. C'est pas lui qui viendrait me casser le pieds pour que je cuisine bio. Il dit qu'il aime pas le porc, mais c'est tout. Je sais pas pourquoi qu'il aime pas. Peut-être que sa mère elle avait pas de quoi lui en payer quand il était petit. Alors moi j'en mets dans ses plats, sans lui dire. Chaque fois un peu plus. Il remarque rien. Avant de mourir je lui laisserai un petit mot lui disant « T'aimes le porc, crois-moi, et tu peux me remercier », et je lui expliquerai comment j'ai fait pour le libérer de cette contrainte.
     Vous devez savoir qu'à la fin de l'occupation, les femmes qui avaient eu une histoire avec l'ennemi boche, bah des fois on leur tondait les cheveux en public. C'est pas qu'on avait le droit de le faire, mais enfin, on le faisait quand même, parce qu'il faut bien régler ses comptes. Simone et moi, on a trouvé que c'était une bonne idée. C'est pour ça que la petite Rolande, qui devait pas avoir 12 ans alors, on l'a attrapée par les bras, pendant qu'elle dévalait la ruelle, et on l'a amenée dans un coin. Comme on n'avait pas de quoi la tondre, on lui a tout coupé les cheveux au couteau - c'est pas évident, vous savez. Il y avait bien des passants, de temps en temps, qui jetaient un œil, mais ils continuaient leur chemin sans rien dire. Simone, elle pinçait les cuisses de la petite quand elle se débattait. Heureusement, la Rolande, elle criait pas. Ça non, alors, parce qu'elle voulait pas ameuter le quartier et que les gens ils sachent qu'elle avait dit que les Allemands, des fois, ils étaient jolis garçons. Moi, j'avais envie de lui cracher dessus, mais c'est pas beau de cracher quand on est une fille. Après, on l'a laissé partir. Elle avait une drôle d'allure, arrangée comme ça. C'était pas beau à voir. Longtemps, elle a porté le turban à la façon d'Arletty.
     Parmi vous, y'en a qui se disent que c'est pas si grave ce qu'elle a fait la Rolande. Mais chez moi, on dit souvent qu'une petite bêtise en annonce une grosse. Enfin, non, on ne dit pas ça, mais ce serait pas idiot de le penser. D'autres diront que c'était qu'une gosse. Et alors ? Vous croyez qu'à 12 ans on sait pas ce qu'on fait ? Quand une mioche de cinq ans fait un gribouillis sur toile, on parle d'art, de génie. Mais quand un môme de treize vole une voiture, on dit « ce n'est qu'un gosse, il sait pas ce qu'il fait, on peut pas le condamner ». Dès que ça dérange, on arrange ça à sa sauce. Bah, si ça vous plaît pas ce que j'ai fait, dites-vous bien que moi aussi j'étais gamine.
     Vous savez, je suis pas bien fière. La Rolande, je suis allée déposer des œillets sur sa tombe quand elle est morte, deux ans après cette histoire. Quelque part, j'avais l'impression que c'était ma faute. Simone et moi, on s'est plus causé après ça.
     J'y pense souvent à Simone. Une chouette fille. Pas comme les copines du club. Tous les jeudis, je vais au club du troisième âge. On joue à la Canasta. Ça ressemble au rami, sauf que c'est plus long. Et pour compter les points, c'est tout une histoire. Encore que compter, ça me dérange pas, mais pour s'assurer que les autres ils ne trichent pas, j'aime mieux vous dire que faut avoir l'œil. Parce que, les copines, elles aiment pas perdre, ça non. Moi ça m'est égal. Puis, elles sont toujours en train de critiquer. « Elle sent la pisse, celle-là », qu'elles disent de Yolanda. Moi, j'aime pas les histoires, alors je dis rien. Je dis pas que je suis pas d'accord, mais je dis pas que je suis d'accord. Je casse pas du sucre sur le dos des gens, moi. C'est que j'ai pas été élevée comme ça. Maman, elle m'a raconté une histoire, un jour, sur papa. C'est pour vous dire que mon père c'était un homme bien. Dans sa classe, y'avait le fils d'un châtelain. Alors, dans sa famille, l'argent c'était pas une préoccupation. Léon, qu'il s'appelait. Et Léon, il a fini par devenir le patron de la ****. Papa et lui, ils se sont retrouvés et Léon, il lui a offert de l'embaucher. Mais quand il a pris son poste, Léon il lui a demandé de moucharder. Il aurait pu récolter une petite fortune s'il avait accepté. « Tu peux tout me demander, mais pas ça », qu'il a dit à son patron. Sauf qu'il lui a dit vous, parce que l'autre il le lui a demandé. Comprenez, maintenant ? C'est pour ça qu'après la grève, il en a profité pour le flanquer dehors. Sans quoi, il l'aurait gardé. Vous voyez, un peu, comment qu'ils sont les patrons ?
Bah, toute façon, il a fini par le reprendre. Pas tout de suite, naturellement, mais enfin, le personnel a tellement protesté qu'il a bien fallu qu'il le reprenne. D'ailleurs, il a même été réquisitionné pour être là, en cas de besoin, quand les bombardements ont commencé sur Mantes. Mantes-la-Jolie.
     C'est à ce moment-là que j'ai dû partir pour la Sarthe. En mai 1940. Mon frère Jean venait de mourir. Pierre, ma cousine Denise, la tante Germaine, la tante Simone et moi, on est partis, pour parcourir les deux cents kilomètres qui nous séparaient de Beaumont-pied-le-Bœuf. On s'est même fait des amis sur le trajet. Des compagnons d'infortune. Il nous a fallu trois jours pour arriver. Parfois, des camions militaires nous prenaient en pitié et nous conduisaient durant un petit bout de chemin. Une vingtaine de kilomètre, jamais plus, et j'aime mieux vous dire qu'on était pas tranquilles, bien en vue, avec ces soldats. Des cibles parfaites qu'on était, ça, vous pouvez me croire. Et puis, c'est pas toujours facile de transporter cinq personnes d'un coup. Les nuits, pour pas se faire canarder, on se cachait où on pouvait. Dans des écoles, dans des champs... C'est de moi qu'est venue l'idée de se planquer dans les cimetières. On croyait pas les boches capables de détruire ce genre d'endroit.
     Grand-père voulait pas quitter sa maison et ses plantations, le pauvre homme. Un petit potager qu'il entretenait avec soin. C'est pour ça que maman a pas pu nous suivre. Quant à papa, il restait à l'usine, réquisitionné, comme je vous ai dit. Mais quand les choses sont devenues trop inquiétantes, il a bien fallu quitter les lieux. Papa est parti pour Bordeaux, à bicyclette, avec les autres ouvriers, dans une succursale de l'usine. Et maman et grand-père ont fait le même trajet que nous. Ils ont bien mis dix ou douze jours, parce que, à ce moment-là, c'était trop risqué de se faire voir, alors ils ont marché pendant tout le long. Quand ils sont arrivés dans la Sarthe, ils avaient les pieds dans un état ! Mais alors, complètement pourris ! C'était pas beau à voir, croyez-moi.
      Quand on est arrivé au village, les boches ils étaient déjà là. Tout le trajet pour rien. Les tantes, je peux vous dire qu'elles se faisaient un sang d'encre, parce que les soldats allemands, on nous racontait qu'ils violaient les filles, et que, même, quand ça leur chantait, ils les tuaient.
     Quatre d'entre eux sont venus dans notre ferme. Je peux pas dire qu'ils étaient aimables, mais enfin, je peux pas dire qu'ils ne l'étaient pas. Ils ont seulement demandé du lait. La tante Suzanne, chez qui on logeait, est allée leur en chercher, mais les boches, ils se sont méfiés. L'un d'eux a montré Denise du doigt et puis il lui a dit de goûter, des fois qu'on aurait mis du poison dedans. Mais la cousine, c'est qu'elle avait horreur de ça. Elle a bien essayé de refuser, mais le plus grand s'est mis à hurler. D'une main, il n'arrêtait pas de soulever une chaise, par le haut du dossier, et de la reposer brutalement. Elle a pris peur, la Denise, alors elle a bu. Ça faisait même pas trente secondes qu'elle avait avalé le lait, qu'elle a tout vomi sur le sol. Pour les quatre soldats, c'était bien la preuve qu'on avait tenté de les empoisonner. Ils ont levé leur fusil, mais tante Simone s'est empressé de prendre le lait et de le porter à sa bouche, pendant que tante Germaine et Pierre faisaient de grands gestes de la main pour qu'ils baissent leur arme. Sûrement qu'ils ont compris, parce qu'ils ont pris le lait, puis ils sont partis. Ni viol, ni rien.
     Deux mois et demi qu'on a passé dans la Sarthe. De retour à Mantes, on a enfin revu papa. On n'y croyait plus. Puis, chacun est retourné à ses activités.
     1943-1944, c'est là que ça a commencé à vraiment remuer. Un instituteur, monsieur Mayard, a été fusillé. Ça je m'en rappelle, parce que souvent il venait chez nous pour discuter avec papa. Ils s'isolaient au sous-sol puis, tard dans la nuit, ils remontaient, silencieux, l'air grave. Je ne m'endormais jamais avant qu'ils soient revenus du sous-sol. Mais un jour, on l'a plus revu. On a appris que les Allemands l'avaient attrapé après qu'un voisin à lui l'ait dénoncé ; monsieur Mayard, il se rendait à Buchelay, à la gare, et il faisait sauter les trains, avec d'autres gars, quand ils étaient chargés d'Allemands.
     Chez nous aussi il y avait des résistants. Tenez, oncle Raoul, par exemple. Trois ans qu'il a passé dans sa cave, à se planquer. Une pièce secrète. Sa femme lui portait à manger. Il avait tué des boches. Mais ils l'ont jamais retrouvé. Le pauvre homme, il en est quand même mort, parce que dans son trou il avait choppé des tas de maladie. Alors, il en est jamais ressorti.

 

Elodie Leteissier

 

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